Un conte de Noël d'un journaliste tech

Un conte de Noël d'un journaliste tech

Afin de conclure une série lancée début décembre et qui avait pour but de vous changer les idées en ces fêtes de fin d'année confinées, je vous propose une "fiction", un conte de Noël aussi tech que narratif cela va sans dire, et inspiré du classique de Charles Dickens, Un Chant de Noël ou A Christmas Carol. 

Mais si, vous savez ce recit où Ebenezer Scrooge, un vieux bonhomme grincheux qui déteste Noël mais surtout tout le monde, reçoit la visite de trois fantômes, celui du Noël passé, du Noël présent et du futur, qui le poussent à avoir une épiphanie et à reprendre goût à la vie bref, à Noël quoi. 

C'est un article fictif donc et totalement atypique comparé à ce à quoi vous pouvez être habitué si vous êtes un lecteur ou une lectrice assidus de NextPit. J'espère sincèrement que la démarche vous plaira ou, a minima, vous divertira. Bonne lecture à toutes et tous.


1.Le chant de Noël d'un journaliste tech

"Certes, l'Iris Find X11 coûte près de 150 crédits de l'Union ou 3049 "euros" pour les plus anciens d'entre vous, et il ne correspondra clairement pas à tous les utilisateurs, oui c'est à vous que je m'adresse les anti-puces (qui n'a pas d'implant en 2030, sérieusement?!). Mais on voit tout le savoir faire qu'Oppo a gagné depuis qu'il a absorbé OnePlus il y a 7 ans. Et si vous avez un compte Diem ou Gbank, les possibilités de financement sont assez préférentielles à la veille de Noël. Certes il faudra composer avec des pubs dans l'interface que vous devrez relayer sur les réseaux sociaux en ouvrant certaines apps, mais c'est quand même moins relou que d'aller vendre son temps de cerveau dans un Apple Workshop à 0,05 crédits de l'heure, non? Qu'en pensez-vous? Faites-le moi savoir dans les commentaires."

*Boum boum boum.*

- "Hey Celia, stop l'enregistrement et publie le test audio." 

*Boum boum boum.* 

- "Celia, checke la porte." Hein? Haytham? Mais qu'est-ce qu'il fout ici? "J'ARRIVE!" Putain, j'ai failli oublier de pointer. "Celia, ouvre Google Agenda, 23 décembre, 21 heures, fin de shift, notifie Big Boss." Rhah, comme si le mal de tête qui me flingue à chaque fois que j'enlève ces lunettes de RA à la con ne suffisait pas, il fallait que ce foutu morveux vienne m'emmerder.

Le couloir menant à l'entrée de son Office Pod de 20 mètres carrés n'a jamais semblé aussi long à Antoine qui n'avait aucune envie d'entendre l'excellente mauvaise raison pour laquelle son stagiaire était venu toquer à sa porte et ainsi ruiner la demi-heure de tranquilité qui lui restait avant de devoir prendre un taxi jusqu'à la banlieue, loin des quartiers d'affaires réservés aux gens de biens avec un "S."

Il attrape son sac à la volée et ne prend pas le temps d'enfiler son manteau qu'il se retrouve nez à nez avec Haytham. Le gringalet de 15 ans son cadet n'a même pas fini de bégayer ses premiers mots ponctués de tremblements de lèvres nerveux qu'Antoine l'a déjà devancé de plusieurs mètres en se dirigeant vers l'ascenseur.

- "Hey, Antoine! Attends, c'est urgent cette fois."

- "Je t'écoute", lâche le journaliste tech, las, sans même tenter de feindre une once d'intérêt, sentant déjà le troisième burn out en un an pointer le bout de son nez. Il continue d'appuyer frénétiquement sur le bouton en espérant échapper aux doléances de son apprenti. Eh merdre, sa main maigrichonne s'immisce dans l'infime interstice des portes de l'ascenseur qui séparait l'employé matricule M2510 de NotPit d'un répit bien mérité. 

- "Bon, je sais que c'est la deuxième fois d'affilée mais...", Haytham reprend son souffle et tente de contrôler ses tics nerveaux qui le prennent dès qu'il a le malheur de capter réellement l'attention de son chef pour une fois. Sentant ses yeux cernés le fixer de plus en plus il finit par lâcher: "J'ai besoin d'une avance. Mais c'est pas comme la dernière fois j'te jure."

Les yeux braqués sur lui une milliseconde auparavant se mettent à rouler d'un mouvement lent mais tellement marqué.

- "Tu sais comment ça marche, même si j'avais les crédits et je ne les ai pas, le virement serait bloqué direct par la hiérarchie. C'est non. N'insiste pas. Allez, plus que 17 étages, profites-en pour faire une minute de silence pour ton pouvoir d'achat qui s'évapore plus vite que les 5 canettes de boisson énergisante que je m'enfile chaque jour. Et par pitié ne me suis pas quand on arrive à l'accueil."

- "Allez boss, tu sais très bien qu'ils me paient une misère, même pas un dixième de crédits de l'heure. Et c'est Noël demain, tu peux faire une exception, non?"

- "Tu veux dire Xmas, ou 'Néoël', tu sors du catéchisme ou quoi?  Et pas besoin de me le rappeler. C'est la pire période de l'année. Je hais Noël. Les revenus publicitaires sont au max, on doit charbonner et faire des vues et toi tu penses aux vacances? Allez lâche-moi. Rentre chez toi, on a une grosse journée demain, le patron de Realme veut discuter partenariat."

Sans même attendre une vaine relance, Antoine emboîte le pas à travers le hall qui mène à la rue devant son Coworking Building. Il ne regarde pas une seule fois en arrière pour vérifier si son stagiaire le suit encore et saute dans le premier taxi. *Swish* "Allez, j'ai encore le temps d'éviter l'heure de pointe", espère le journaleux après avoir balayé le pavé de paiement sans contact de sa main qui, il pourrait le jurer, brûle comme l'argent dans son compte en banque à chaque fois qu'il doit sortir du centre ville pendant la rush hour. 

Quelques secondes à regarder le Potsdamer Platz s'éloigner en d'oublier ce quartier d'affaires le temps d'une nuit à passer dans son arrondissement extramuros de Pankow à l'extrêmité du Ring et il se réveille après ce qui, pour lui, ne semblait avoir été que quelques secondes. 

- "On est arrivé." 

Sorti de son coma, il se hisse en dehors du taxi en poussant des soupirs de grand-père comme tout bon presque quadra sait les faire. Et entre ce moment et celui où il se retrouve seul, dans sa chambre en colloc devant un plat de nouilles lyophilisées, son cerveau jette un voile, celui du train train quotidien, ce moment où l'on fonctionne en pilote automatique tant on a répété et répété chaque geste jour après jour. 

Wow, faut vraiment que j'arrête les psychostimulants, manquerait plus que j'aie des hallucinations en plus des moments d'inattention. Hmpf, l'ironie du sort, être forcé de prendre un congé maladie la veille de Noël. Noël, ah il m'a mis ce mot dans la tête...

Après s'être empêché de poursuivre un énième monologue intérieur puis d'avoir consulté le traffic de son test d'un smartphone qu'il n'aura jamais les moyens de s'acheter, Antoine ferme enfin les yeux, coiffé de son AirPods Ultra qu'il a "oublié" de renvoyer à la marque et qui diffuse des bruits blancs en audio 8D.

*Biiip, biiip*

Hein quoi? *Eh bam* la table de nuit dans le tibia. "Hey Celia! Celia?" Arraché à son sommeil par une sonnerie hurlante, Antoine est déjà debout depuis plusieurs minutes mais il vient à peine d'ouvrir les yeux. 

*Biiip, biiiiiiip*

- RÉVEILLE TOI! RÉVEILLE TOI! -

- "Mais c'est quoi ce bordel? Il est une heure du mat'! Celia, met la en SOURDINE!"

Rien à faire, le cri digital strident poursuit de plus belle. Après avoir balancé son smartphone de rage et avant qu'il n'ait le temps de se ruer sur son enceinte connectée pour lui régler son compte, la sonnerie s'arrête. Une lumière provenant de l'endroit où son téléphone a atteri commence à s'accentuer crescendo.

2. Les Noëls du passé

La lumière, d'abord un faisceau de rayons confus et vascillants ressemble désormais à une aura qui prend une forme de plus en plus définie. "Mais qu'est-ce qui m'arrive?" Antoine reste immobile, comme hypnotisé par le spectre lumineux dont l'apparence ne cesse de tirer vers l'anthropomorphie. Un son, une fréquence d'abord impercetible mais qui finit par percer les tympans d'Antoine, toujours immobile et béat, pour enfin vibrer à travers ses os et lui hérisser le poil. 

Ça y est, il l'entend désormais. La voix de Celia le sort de sa torpeur, ses muscles se détendent en douleur dans un fracas, comme s'il était une sculpture en marbre soudainement libre de ses mouvements.

- "Je suis le spectre des Noëls passés." 

- "Ok, j'ai vraiment abusé sur le RedBull, allez réveille-toi Antoine!" 

Se parler à soi-même tout en se mettant des claques s'avérant inefficace, Antoine joue le jeu. En bon geek qui se respecte, la suspension consentie d'incrédulité ça le connaît. 

- "Super, est-ce qu'on peut se faire un call demain matin, à une heure raisonnable cher spectre?"

La silhouette lumineuse, dont la voix féminine de Celia ne colle étrangement pas à son "physique" androgyne se déploie dans un rayon puissant tel un laser. Un flash aveuglant trouble Antoine l'espace d'un instant, avant qu'il ne se rende compte qu'il n'est plus dans son appartement. Le salon aux poutres en bois massif apparentes, la cheminée et ses doux et chaleureux relents de roussi, le canapé en velours beige très légèrement noirci par les années et le sol en pierre rouge lui semblent instinctivement familiers. Mais ce n'est qu'en apercevant le sapin de Noël juché dans le coin opposé de la pièce qu'Antoine, qui n'a plus fêté Noël depuis des années, réalise. 

- "D'accord, super la Matrice, très belle simulation de ma maison d'enfance au fin fond du Berry. Est-ce qu'on peut abréger et passer tout de suite à la pillule bleue pour que je puisse me rendormir, ok Celia?"

Antoine n'a pas le temps de savourer son trait d'esprit qu'une masse le traverse des pieds jusqu'à la taille. Un gamin, décidémment, même dans ses rêves il ne peut échapper aux morveux. 

- "Allez Papa, en France on ouvre les cadeaux le 24 au soir, pas le lendemain matin." 

Il reconnaît alors la voix enfantine de sa petite sœur. Et se reconnaît enfin lui-même alors que celui qu'il était il y a presque 30 ans se retourne.

- "On est vraiment en 2004? C'est mon meilleur souvenir de réveillon. Comment tu sais tout ça?", lance Antoine au spectre qu'il a totalement dissocié de Celia, perdant peu à peu l'emprise qu'il pensait avoir sur cette "simulation." 

- "Viens, ce n'est qu'un de tes Noëls passés. La nuit est trop courte, le jour va bientôt se lever."

Et à nouveau ce satané flash qui lui abrase l'iris. Ouf, de retour à Berlin, dans sa chambre. Mais quelque-chose cloche. Pas de smart desk, pas d'AirPods Ultra (son boss va le tuer, pense-t-il), des rideaux à la place des volets connectés. "On est encore dans le passé?." 

*Clac* le bruit cassant de la poignée de porte de sa chambre, abaissée avec beaucoup trop de force pour que celui qui y pénètre soit calme, le rappelle à la réalité. Il se voit, presque dix ans plus jeune, s'affaisser devant sa table en bois si rétro et sur sa vilaine chaise déglinguée pour pianoter machinalement et frénétiquement sur un PC Portable qui pourrait faire office de relique à son époque. 

Le téléphone sonne, pas le sien, celui de l'Antoine du passé, le jeune, ce qui n'empêche pas notre Antoine,qui se sent comme un vieillard, de sursauter. Ah les conf' calls en télétravail. On est en 2020. Antoine, le vrai, se rappelle de cette année passée en confinement. La boîte avait connu des jours meilleurs. Mais la petite équipe de rédacteurs s'est serré les coudes le temps que passe la tempête. 

- "Euh, par contre je ne me rappelle pas avoir été alcoolique à cet âge là", fait Antoine en pointant les quatre flasques de Jack Daniels et autant de canettes de Coca Cola juchées sur le bureau de l'Antoine du passé. 

- "La soirée Noël de NextPit en 2020, rappelle-toi."

Décidemment, ce spectre est moins énervant que Haytam et sait aller à l'essentiel quand le moment est opportun. Il se rappelle maintentant. Sa première soirée de Noël depuis des années à l'époque, au moins depuis qu'il a quitté le foyer familial pour commencer ses études dix ans aupravant - donc vingt ans en réalité. Il a toujours détesté les multivers aux chronologies multiples. 

Ses belles tirades sur Néoël et Xmas dont il a bassiné son stagiaire lui semblent tellement absurdes. C'était pas si mal, il faut l'avouer. Bon un peu triste aussi, de fêter Noël après tant d'années blanches avec ses collègues de bureau, mais sympa malgré tout. 

- "Allez c'est bon. J'ai compris. J'ai retenu ma leçon. Je suis devenu le vieux con que je voulais à tout prix éviter de devenir. Mais tu sais ce qu'on dit des vieux cons, ils ne changent pas. La PILLULE BLEUE, maintentant Celia!"

- "Celia? Décidémment, mes successeurs vont avoir du boulot cette nuit." 

- "Hein? Comment ça? Il y en a d'autres comme toi? Je vais vraiment devoir balancer tous les smartphones que j'ai chez moi pour dormir en paix sans qu'un spectre de mes..." Le flash empêche Antoine de vider son sac et lorsqu'enfin il s'estompe, voilà le grincheux vieillard revenu dans sa chambre, à son époque, le présent? 

3. Les Noëls du présent

Ok, tout est à sa place, même le Airpods Ultra, ouf. Après avoir tourné en rond et fait les mille pas dans sa chambre et dans le noir, fixant son smartphone dont l'écran est désormais éteint, Antoine désactive Celia et tous ses gadgets connectés pour se vautrer sans hésiter dans son lit. 

*Boum, boum, boum* 

*Boum boum boum* 

- "Quoi encore?! Je crois que je préférais encore la sonnerie. Il est quelle heure?"

Le temps de rallumer son smartphone et de s'apercevoir qu'il est, encore une fois, une heure du matin, Antoine se retrouve nez à nez avec un visage familier mais qui bizarrement lui inspire une colère viscérale. Impossible, c'est Haytham! Mais qu'est-ce qu'il fout chez moi? Dans ma chambre? Antoine sort de son lit d'un bond aussi maladroit que paniqué, brassant l'air à coup de manivelles des bras. 

- "Donc tu veux vraiment te faire virer parce que j'ai refusé de te filer une énième avance sur ton salaire, c'est ça?"

- "Je ne suis pas ton apprenti", lance le spectre qui cette fois-ci a forme humaine, celle d'Haytam justement, et aussi sa voix. "Je suis le spectre des Noëls du présent." 

Antoine s'enfonce le pouce et l'index droit dans ses orbites, pour garder son calme tout autant que pour être sûr et certain de ne pas halluciner. 

- "C'est dingue, vous arrivez même à simuler son côté éxaspérant. Ahah, vraiment chapeau les gars! Mais, désolé de te décevoir Ô spectre des Noëls présents, mais on risque de ne pas trop s'éterniser puisque je ne fête pas Noël! Celia ne t'a pas passé l'info? La fameuse soirée de 2020 était mon dernier réveillon!"

*Ding* 

Bien plus doux que le bruit de poignée qui l'avait surpris dix ans auparavant, enfin pas vraiment dix ans mais on se comprend, le signal presque sourd d'un ascenseur éclaire la chambre à mesure qu'il s'ouvre là où devrait se trouver lanporte de la chambre d'Antoine. 

- "Allez, on doit y aller. On a du pain sur la planche et la nuit est presque écoulée."

Pourtant bien décidé à résister face à l'insistance de cet avorton qui n'a rien d'impressionnant, Antoine se voit être aspiré comme vielle chaussette attrappée par la bouche d'un aspirateur. Il sent l'ascenseur monter à toute vitesse lui causant presque une descente d'organes. Puis tout s'arrête. Les portes s'ouvrent. 

- "Ok alors là je suis vraiment largué. Je n'ai absolument aucune idée d'où on est. Tu comptes me retenir en hotage et récupérer une rançon pour compenser l'avance que je ne pouvais pas te donner? Bonne chance pour trouver quelqu'un qui va la payer."

"En tout cas, sympa la barraque", se dit Antoine avant d'être interrompu par la même sensation d'être traversé de tout son long par une masse solide et dense. Une femme marche à pas feutrés dans ce qui ressemble à une gigantèsque pièce commune, tournant le dos à Antoine.

- "Les enfants, c'est l'heure ou jamais!"

On est bien dans le présent. En fait, la déco ressemble à n'importe quel intérieur générique qu'illustrent les publicités pour vous vendre la vie de rêve des classes moyennes supérieures: les fameux gens de biens avec un "S." Wow, deux gosses sortent de leurs chambres en courant. Ils sont insolemment parfaits et ressemblent aux enfants des pubs Kinder de l'époque. Et voilà le mari, incarnation de la perfection avec juste assez de la virilité du mâle Alpha contenue par son pantalon Chino et son polo Ralph Lauren basiques taillés au millimètre près.

Les enfants ne déchirent pas le papier cadeau, prennent soin de le replier et de le ranger dans la poubelle de tri appropriée. Pas de cris, pas de disputes ni de jalousie à cause d'un cadeau qui serait mieux qu'un autre. Un "merci" des plus polis et hop, on file au lit. 

- "Donc en fait tu veux juste me punir parce que tu n'es pas payé assez, c'est ça faux Haytham?"

La mère de famille, qui n'a toujours pas fait face à Antoine qui la voit encore de dos, emboîte le pas à ses enfants, sûrement pour les border. "Attends, Hannah!", lui lance alors l'époux insupportablement parfait. 

- "Hannah? Comme ma sœur? Attends, on est chez ma sœur?! Et on est bien dans le présent? Je n'ai pas reconnu mes propres neuveux et nièces?"

- "Les choses changent en cinq ans, surtout les enfants. Ce n'est pas si surprenant", lance le spectre d'Haytham, bizarrement sans mesquinnerie ni malveillance aucune. Un simple constat. Un constat froid qui glace le sang. Antoine n'en revient pas de ne pas avoir reconnu sa sœur, même de dos. "Mais quel connard tu es", pense-t-il à voix haute aussi fort que faire se peut, par peur qu'on l'entende et afin de ne pas ruiner la vie parfaite de cette famille qui s'en sort décidément très bien sans lui.

- "T'es sûre de ne pas vouloir l'appeler cette année?, reprend son beau-frère qu'Antoine se rappelle n'avoir finalement jamais vraiment trouvé aussi insupportable que ça.

- "À quoi bon? C'est toujours la même chose, soit il ne répond pas et s'excuse par message avec des platitudes, soit il fait mine de m'écouter raconter le réveillon qu'on a passé sans lui tout en attendant de pouvoir raccrocher et boucler son dernier article à la con. Cinq ans, ce n'est plus les aléas de la vie, c'est un message on ne peut plus clair", souffle-t-elle la voix tremblante, dépitée.

*Ding*

- "Non, non, non, je l'emmerde ton ascenseur. Laisse moi lui parler!", Antoine hurle. "Laisse moi lui expliquer enfoiré, tu la veux ton avance, non?"

- "Il est minuit Antoine, un dernier des Nôtres doit encore te rendre visite. La nuit est courte. Il faut y aller."

*Ding, ding, ding*

4. Le Noël de la fin

- "Où est-ce qu'on est? Haytham? Haytham?! Ramène moi là-bas! Je te jure que je te filerai ton avance même si je dois la débourser de ma poche!" 

Tandis qu'Antoine s'époumone, il ne s'aperçoit pas encore qu'il n'est pas revenu dans sa chambre, mais dans une pièce sombre, obscure sans aucun repère visuel. Le vide. Après quelques vaines injonctions adressées au spectre de son stagiaire, il prend enfin la mesure du vide qui l'entourre. 

Rien, vraiment rien ou presque. L'espace semble totalement désert silencieux à tel point qu'Antoine peut entendre son sang couler de plus en plus fort à mesure que son pouls s'accélère. Les larmes aux yeux, il aperçoit une forme, de petite taille, posée au sol et qui scintille très légèrement. 

- "Ces foutues fRAmes, ces lunettes de réalité augmentée qu'il a pratiquement greffé à son visage à force de passer sa vie à faire des heures sup', totalement absorbé par son bureau virtuel, ce concon qu'il croyait protecteur et dont il a fait sa prison. "Ok, vous voulez jouer, on va jouer." 

Il enfile les lunettes et voit enfin le monde extérieur, en tout cas ce qui y ressemble. "On est toujours dans le présent?, s'étonne Antoine dont l'esprit journalistique quoique rouillé lui permet tout de même de comprendre la logique et le cheminement de ce voyage spirituel, sinon spectral. 

- "Pourquoi est-ce que je suis coincé dans le présent, et pas dans le futur? Ho! Le spectre des Noëls à venir, t'es à la bourre!" 

Aucun écho ne vient porter le son de ses cris de défiance. Il se reconcentre sur l'extérieur diffusé par les lunettes. Il est bien à Berlin, et l'époque semble bel et bien contemporaine. Instinctivement, Antoine se met à marcher dans le vide de cette salle dans laquelle il est piégé. Il avance mais sent que ses pas sont guidés, qu'il suit un certain parcours prédéterminé. Il peut regarder à gauche à droite et légèrement dévier de sa course, mais une force métaphysique, plus que gravitationnelle, le remet toujours subtilement dans le "droit" chemin. 

Il arrive devant un vieux bâtiment, semblable à celui dans lequel il a vécu tant d'années. Il ouvre la porte sans la toucher mais sans non plus la traverser à la manière de ses proches vus dans ses Noëls passés. Un ascenseur attire irrémédiablement son attention mais impossible de s'y diriger. La force qui le restreint l'en empêche. 

- "Ok enfoiré, on va prendre les escaliers."

Trop occupé à penser à l'ascenseur et à comment l'atteindre pour tout expliquer à Hannah, pour se faire pardonner, Antoine ne compte même pas combien d'étages il gravit. L'ascension semble prendre une éternité et commence à lui donner le vertige. 

- "Ne regarde pas en bas, ne regarde pas en bas."

Il arrive devant enfin devant une porte. Elle ressemble étrangement à celle de son Office Pod, qu'il a tant de fois claquée au nez d'Haytham. Haytham? C'est là que tu te caches salopard! L'envie furieuse, animale, de se ruer sur son apprenti assis là, juste devant lui dans l'appartement dans lequel il vient d'entrer, se heurte encore une fois à cette force constrictrice.

Haytham est assis dans ce qui semble être une sale à manger. L'ensemble est plutôt modeste, une table vieillotte et une TV juchée en face qui l'est tout autant. Dans la cuisine à gauche, un autre homme à peu près du même âge qu'Haytham a les yeux rivés sur l'écran de son smartphone. Haytham, quant à lui, semble différent. Pas assez pour qu'Antoine s'en soit aperçu au premier abord mais suffisamment pour le déstabiliser au second regard. Il est légèrement plus musclé, ses bras frêles semblent plus solides et il a même un début de barde de trois jours alors qu'il était imberbe pas plus tard qu'hier. Hier. "En quelle année sommes-nous?"

Vite, le smartphone! Antoine balaye l'appartement du regard. Ahah! Le fameux sésame est à portée de main. Hmm, étrange. Aucune opposition, il peut se déplacer sans résistance. Il arrive dans le dos de l'ami, du coloc ou le petit ami d'Haytham. "Mais on s'en fout Antoine." Il épie l'écran du smartphone allumé dans les mains de l'inconnu qui est en train de lire les fins de page d'un journal.

- "24 décembre 2035? Mon futur ne va pas plus loin."

La panique brutale qui s'empare d'Antoine s'interrompt l'espace d'un instant. Ce *clac* violent de la porte qui vient de s'ouvrir puis se fermer brusquement. Sans le vouloir ni y avoir réellement pensé, Antoine fait repasser son regard sur le smartphone de l'inconnu. Pourquoi diable fixe-t-il ces fins de page? Les petites annonces et la rubrique nécro sont vraiment si passionnantes que ça en 2035?

- "Antoine Engels", 23 décembre 2035. Bordel. Impossible. Je suis mort? J'ai pas tenu plus de cinq ans? Je me suis tué au travail tout ça pour crever à un peu plus de quarante ans?

- "Hey, ton ancien boss, tu sais celui qui te traitait comme un esclave? Il s'appelait pas Antoine?", lance l'inconnu à Haytham qui n'a pas eu l'air plus choqué que ça en apprenant le décès de son ancien patron la veille. Selon lui, Antoine aurait quitté l'entreprise après le burn out de trop qui lui a fait perdre un gros contrat avec une marque, le forçant vers la sortie. C'est alors Haytham, qui après avoir gravi les échelons, occupe désormais son ancien poste. Une vie d'enfer qui a tué toute passion qu'il avait pour ce métier, mais tout est bon à prendre plutôt que d'être aux ordres de cet infâme enflure qu'était Antoine. 

- "Au moins, c'est un Noël de moins qu'il aura eu à supporter", finit par souffler Haytham dans l'indifférence la plus totale.

 *Clac!*

Encore ce claquement de porte, une porte qui claque littéralement au nez d'Antoine qui tombe des escaliers dans une véritable descente aux enfers. Il en perd ses lunettes fRAmes et se retrouve, non pas dans cette mystérieuse salle obscure mais sa chambre. Tout est à sa place, tout et tout le monde. 

Antoine est pris de sueurs froides lorsque, pétrifié au pied de son lit, il se voit. Son lui du passé, enfin du présent mais qui est aussi son futur. Allongé sur le lit, il semble dormir.

*Biiip, biiip* 

- "Le smartphone!", s'écrie Antoine avant de s'étonner que son autre lui, toujours allongé dans son lit, continue de dormir. 

*Biiip, biiip*

Il s'empare de l'engin en tapotant à l'aveugle dans la chambre noyée dans une obscurité qui n'a désomais plus rien de naturel. 

*Biiip, biiip*

23 décembre... 2035 s"affiche alors à l'écran.

- "Merde. Non, c'est pas réel, réveille toi Antoine. Réveille toi! Il secoue son autre lui qui reste amorphe dans le lit, ou le linceul? Allez, allez, ça ne peut pas se terminer comme ça. Celia! Haytham! J'ai compris ma leçon, ok. C'est bon! Je refuse de crever en laissant comme dernière trace de ma minable existence un putain de test de smartphone à la con!"

- RÉVEILLE TOI! RÉVEILLE TOI! -

- "Ouaaah! Huh huh, ça y est, je suis mort?" 

- "Il est sept heures Antoine, la température extérieure est de 36 °C. Vous avez deux messages en attente de Hannah-Sœur et Haytham-Fardeau.

- "Celia?! C'est toi? Hey Celia, quel jour on est? Donne moi la date exacte."

- "Nous sommes le 24 décembre 203..."

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3 Commentaires

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  • Très sympa cet article, j'adore le style, tu pourrais écrire des bouquins, ça rapporterait peut-être plus que NextPit ? Ce ne serait pas un moyen détourné pour dire que tu es au bord du burn-out et demander une augmentation tout ça ? 😁

    - Petit clin d'oeil à l'excellent film "Matrix" avec la "matrice" et la "pilule bleue" 😉👍

    - "Il a toujours détesté les multivers aux chronologies multiples. " : je te recommande l'excellent film "Passé virtuel", tu vas adorer. 😉

    - "hotage" without "H" in french 😉

    - "...se dit Antoine avant d'être interrompu par la même sensation d'être traversé de tout son long par une masse solide et dense." : ça devient graveleux ton histoire 😁

    - "gigantèsque" : pas d'accent (un coup de correcteur orthographique ne serait pas de trop, il y a d'autres petites fautes ici ou là).

    - "Les enfants ne déchirent pas le papier cadeau, prennent soin de le replier et de le ranger dans la poubelle de tri appropriée. Pas de cris, pas de disputes ni de jalousie à cause d'un cadeau qui serait mieux qu'un autre. Un "merci" des plus polis et hop, on file au lit." : c'est là que l'on comprend que l'on n'est pas dans la vraie vie 😁

    En tout cas, très sympa cet article. 👍


  • Noyeux Joël...et Vivement Demain avec la Réalité Simplifiée !


  • Luna
    • Mod
    depuis 4 mois Lien du commentaire

    J'adore ce concept d'article, c'est très plaisant à lire et même à écouter dans Pocket qui transforme ses articles en Podcats, félicitation !!

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