Le confinement nous a rendus plus technophiles et c'est une bonne chose!

Le confinement nous a rendus plus technophiles et c'est une bonne chose!

"On se voit sur Zoom ce week-end?" Si j'avais dit ça à ma mère il y a quelques mois, elle m'aurait dévisagé en conspuant mon novlangue de journaleux technocentré. Mais ça c'était avant, avant le confinement. Je sais, ça n'a rien de nouveau. Mais permettez-moi de dépoussiérer mes cours de socio pour explorer comment la crise sanitaire et les confinements successifs nous ont rendus plus technophiles, et pourquoi ce n'est pas forcément une mauvaise chose! 

Depuis cette première invitation à "zoomer" Ô combien gênante, ma chère mère a dépassé malgré elle son illectronisme et maîtrise la plupart des outils de visio-conférence qu'elle voyait autrefois d'un regard méfiant. Encore une fois, je n'invente pas l'eau chaude avec ce constat.

Mais si les échanges numériques sont nécessairement bouleversés par le prisme technologique à travers lequel ils se réfractent actuellement, l'usage de la visiophonie et de la télécommunication, au sens propre, ont aussi apporté une dimension positive aux rapports humains. 

L'année 2020 a fait de nous des entertaineurs de notre propre quotidien, des auto-divertisseurs qui s'adaptent à un mode de vie, une réalité plus si nouvelle à laquelle ils tentent d'échapper ou a minima de s'accomoder autant que faire se peut. 

Ces dernières semaines, j'ai pu observer à maintes reprises comment mes proches, mes amis et mes collègues ont vu dans les fonctionnalités vidéo de WhatsApp ou dans des services comme Zoom ou Meet, qui n'étaient auparavant utilisés que dans des situations exceptionnelles ou professionnelles, plus qu'un simple moyen d'arriver à une fin.

Comment parler les yeux dans les yeux quand Zoomer nous fait loucher? 

Il existe de nombreuses études sur les raisons pour lesquelles les possibilités de communication numérique ne peuvent totalement supplanter les des "vrais" échanges. Ici, la sociologie que j'ai étudiée avant le journalisme s'avère être une véritable mine d'or, car elle fournit de nombreux outils d'analyse.

Que ne peuvent donc pas faire les technologies modernes, qu'est-ce qui est considéré comme allant de soi dans les interactions humaines réelles, et où ajoutent-elles à l'ensemble du problème?

De nombreuses théories sociologiques font une distinction fondamentale entre les interactions en face à face, c'est-à-dire la communication en présence mutuelle, et les interactions médiatisées, par le biais d'un média donc. Par rapport aux e-mails, aux messages WhatsApp et aux SMS, les appels vidéo ont l'avantage d'être synchrones, plus immédiats, mais pas totalement pour autant.

Comme dans une conversation en face à face, les participants à une interaction peuvent donc réagir en temps réel aux réactions et aux questions de l'autre partie. En même temps, ils sont sous pression pour réagir immédiatement à l'autre. D'un point de vue purement temporel, la visiophonie est donc proche de la communication entre les personnes physiques.

Le fait que les appels vidéo ajoutent des expressions faciales et des gestes est à première vue un avantage que Skype, Zoom et consorts ont par rapport aux appels téléphoniques classiques. Mais il existe des différences subtiles qui entraînent des problèmes dans les interactions avec ces informations supplémentaires.

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Regarde-moi dans les yeux, mon petit? Ce n'est pas le cas avec Google Meet! / © Google

Par rapport aux interactions en face à face, il est tout à fait atypique que votre propre visage soit affiché à l'écran comme un petit moniteur de contrôle. Le sociologue Dirk Bäcker voit cela comme un problème, comme il l'a révélé dans une interview avec le journal allemand Der Standard.

Car ne pas pouvoir se percevoir soi-même est une condition préalable importante pour pouvoir former un "je" dans les interactions. Dans le chat vidéo, cependant, nous ne devons pas seulement penser à la façon dont les autres nous perçoivent, mais aussi à la façon dont nous nous voyons nous-mêmes tandis que les autres nous voient.

Vous vous êtes sûrement déjà déprimés vous même en activant sans le vouloir la caméra selfie de votre téléphone sur Facetime ou Google Duo, révélant ainsi un vilain double menton, un bouton ou une coupe de cheveux étrange, non? Non? Bon, je dois être le seul alors. Plus sérieusement, cette vigie constante occupe une partie de notre temps de cerveau disponible et peut interférer dans nos échanges avec autrui. 

En outre, il existe un autre phénomène qui concerne les regards. Une étude de 2010 de Catherine Bertrand et Laurent Boudeau, chercheurs de l'Université Laval au Québec, indique que la communication non verbale dans les conversations Skype est moins utile car il n'y a pas de contact visuel direct entre les participants.

Tout le monde connaît ce phénomène. Si vous regardez dans les yeux de votre interlocuteur lors d'un appel vidéo, vous ne regardez pas directement dans la caméra - si vous regardez dans la caméra, vous ne voyez pas votre interlocuteur. Vous fixez donc les yeux tels qu'ils sont affichés sur votre écran. La connection entre deux regards n'opère donc pas réellement.

Même la distance minimale entre la caméra et l'écran est un problème et conduit au fait que la communication semble aliénée et que nous sommes déstabilisés dans l'interprétation des gestes et des expressions faciales. Mais avant de me perdre en théories, il faut aussi nuancer que nous avons franchi beaucoup de ces obstacles cette année et nous avons prouvé quelque chose de très humain.

Briser le miroir déformant que sont nos écrans

L'élément humain, comme souvent dans la tech, ne peut être pleinement émulé par les outils numériques. On est alors perturbés par le phénomène de Vallée de l'étrange ou "Uncanny valley" en anglais. En gros, les échanges médiatisés semblent presque réels, suffisamment en tout cas pour créer l'effet placebo d'un vrai rapport humain. Mais ils sont aussi juste assez imparfaits pour briser l'illusion et nous déstabiliser par leur aspect artificiel. 

Mais impossible n'est pas Homo sapiens. Notre faculté d'adaptation permet en effet de briser ce miroir déformant que sont nos écrans. L'anthropologue Arnold Gehlen décrit les humains dans L'Homme, sa nature et sa position dans le monde comme des êtres déficients et, par rapport aux animaux, "manquant d'instinct et de spécialisation."

Utilisant la faiblesse comme un avantage, les humains ont donc développé un "cosmopolitisme" unique et utilisent leur manque de capacités sensorielles et motrices pour adapter l'environnement à leurs besoins. Les gens n'hésitent donc pas à adapter leur environnement à leurs propres idées et souhaits.

On formate ce qui nous dépasse ou nous échappe pour se le réapproprier, l'ancrer dans un cadre qu'on est apte à comprendre, à maîtriser. L'un des ressorts de ce mécanisme propre à notre évolution est le détournement, les mèmes. Non, ne riez pas tout de suite! 

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Dans ce filtre de pomme de terre, une femme s'est retrouvée coincée et est devenue un mème Internet. Une manière de détourner un outil intialement vu comme une corvée inhérente au télétravail, pas au divertissement. / © Snapchat / Capture d'écran : NextPit

Nous n'attendons pas longtemps pour utiliser un service qui est en fait destiné aux entreprises, comme Zoom pour les appels vidéo avec des proches. Ou encore d'utiliser un arrière-plan interchangeable dans Google Meet pour s'asseoir virtuellement dans le salon de vos parents ou une villa sur la French Riviera. 

Ou bien pour critiquer et partager avec humour une nouvelle réalité sur les réseaux sociaux qui pourrait tout aussi bien nous paralyser en nous privant d'une raison d'être. L'être humain est un être social et si nous lui retirons cette sociabilité, parce qu'elle menace soudainement notre propre vie, nous adaptons notre environnement de manière à pouvoir compenser au mieux cette nouvelle sociabilité ainsi amputée.

Les "skypéros", les soirées films à plusieurs et à distance via d'étranges extensions Chrome ou le visionnage de matchs de foot sur Twitch sont la preuve de cette faculté d'adaptation. Le mème, tel qu'il est défini par L'Oxford English Dictionary est "un élément d'une culture pouvant être considéré comme transmis par des moyens non génétiques, en particulier par l'imitation." 

Et cette mèmification n'a jamais eu autant d'ampleur qu'à l'ère du numérique, qui elle même n'a jamais eu connu un tel avènement qu'en ces temps de communication médiatée. C'est un processus de création vivante, au sens où chaque répétition entraîne inéluctablement une certaine innovation, de sorte d'enrichir le corpus d'imitations dans un cercle qui peut être vicieux, certes (il n'y a qu'à regarder l'onglet des tendances sur Youtube ou TikTok, par exemple) mais aussi vertueux.

La technologie a souvent une mauvaise réputation et est discréditée pour avoir fait éclater les gens et les rapports sociaux. Tout le monde dans le train regarde son téléphone portable, disent-ils, mais combien de fois avez-vous spontanément entamé une conversation dans le compartiment du train avant l'invention du téléphone portable? 

Si je pense un instant aux progrès techniques des vingt dernières années, je me sentirais assez seul à Berlin en ce moment s'ils n'avaient jamais vu le jour. Ma petite amie serait injoignable, la famille que j'aurais vue pour la dernière fois en août également.

Mais comme nous ne sommes pas tous satisfaits des circonstances actuelles, ils sont maintenant à portée de smartphone et peuvent me montrer en temps réel ce qu'il y avait dans leur calendrier de l'Avent, par exemple. Déficient et fier de l'être, je me contente de télécharger ma maison sur Google Street View et de me tenir au moins virtuellement devant la porte et rompre le confinement à ma façon.

Au moment où vous lisez cet article, nous sommes déjà en décembre! Et parce que le journalisme a été plein de reportages négatifs cette année, NextPit aimerait finir sur une note positive avec quelques billets d'humeur optimistes. Quelles expériences positives avez-vous faites avec Skype, Zoom, Meet et consorts cette année? Faites-le moi savoir dans les commentaires! 

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22 Commentaires

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  • Nous vivons surtout dans un monde où les hommes sont des grands menteurs qui soutiennent des mensonges de la part des menteurs qui nous gouvernent.


  • nas depuis 2 mois Lien du commentaire

    "Au moment où vous lisez cet article, nous sommes déjà en décembre! Et parce que le journalisme a été plein de reportages négatifs cette année, NextPit aimerait finir sur une note positive avec quelques billets d'humeur optimistes. Quelles expériences positives avez-vous faites"
    et là tu lis les commentaires, quasiment tous négatifs... 😭


  • Pour répondre à la question, je dirai que l'éloignement physique obligatoire du confinement m'a fait prendre conscience avec bien plus d'acuité de la valeur des échanges en direct sans médiation technologique.

    Toutes les discussions sans intérêt apparent me semblent aujourd'hui avoir un sens et une utilité dont j'étais incapable auparavant d'en apprécier le charme, la saveur et même une certaine nécessité. En clair, je n'aimais pas beaucoup parler pour ne rien dire et aujourd'hui j'en apprécie bien plus le sens...par sa raréfaction justement, beau paradoxe !

    Du coup, je n'ai pas eu beaucoup de mal à m'adapter mais j'ai appris le sens de discussions ce que je ressentais trop souvent comme des futilités.

    Pour autant, je n'ai pas céder au "miracle" des communications vidéos, j'ai compensé par de "vrais" échanges en vis-à-vis moins nombreux qu'avant les périodes de confinement... obligatoirement. A la campagne, il est plus facile de "passer entre les gouttes" si on sait rester sage et astucieux 😉

    Édit : Là où j'ai évolué dans mon utilisation du numérique c'est, sans aucun doute, dans le visionnage bien plus important de chaînes YouTube variées. Toujours le besoin de comprendre ce qui se passait et d'absolument inédit jusqu'à présent.


  • Un autre mauvais côté, c'est que ça augmente la dépendance à la technologie, donc aux Gafam.


    • Antoine Engels
      • Admin
      • Staff
      depuis 2 mois Lien du commentaire

      Oui mais ça, confinement ou pas, c'est déjà le cas. Tu n'as rien retiré de positif du tout des usages numériques depuis le premier confinement?


      • Oui, d'accord c'était déjà le cas, mais avec les confinements, ca ne fait qu'augmenter. Le premier confinement n'a aucunement changé mon usage du numérique. Je le minimise toujours au strict nécessaire bien que ce soit de plus en plus difficile tant on nous l'impose comme les administrations par exemple.


      • Antoine Engels
        • Admin
        • Staff
        depuis 2 mois Lien du commentaire

        D'accord. C'est intéressant ça aussi. Est-ce que ça veut dire que tu t'imposes des restrictions, genre sur ton temps d'écran etc... ? Je connais des gens qui par exemple limitent leur temps d'écran au télétravail, et font une "détox" sur leur temps libre.


      • Je suis en retraite, donc télétravail, réunions Zoom, je ne connais pas. Et depuis longtemps, j'ai fait le choix de n'utiliser aucun des réseaux sociaux ce qui fait quelques heures d'utilisation en moins. Mon utilisation journalière se résume à Nexpit, Flipboard, les mails et de temps en temps YouTube.


    • @Konsau

      Concernant les Gafam, j'utilise par exemple de moins en moins Facebook, Twitter et WhatsApp, au profit de VK et Telegram notamment. De plus en plus de gens qui en ont assez d'être censurés sur les réseaux sociaux que j'ai cités, migrent vers VK et Telegram pour y échapper. Alors qu'en Occident on censure de plus en plus, qui aurait pensé il y a quelques années à peine qu'il faudrait aller chercher la liberté d'expression du côté des...Russes ? 😏 Et c'est une tendance (fuir les Gafam) qui est en train de se développer, avec la création d'autres sites/applis comme "Parler" et "Odyssee", entre autres. Quant à YouTube, il y a également d'autres plateformes équivalentes (dont la récente "Odyssee"), mais YouTube regorge d'innombrables vidéos très intéressantes sur tous les sujets possibles et imaginables, il a donc de l'avance en terme de quantités de contenus. Quant aux données personnelles, curieusement, j'aurais tendance à ne pas m'en inquiéter lorsque ce sont des applis russes, alors que je suis infiniment plus soucieux lorsqu'elles sont américaines ou européennes. Parce que j'ai de la marge avant que la police russe ne débarque chez moi un beau matin pour des propos "mal-pensants" écrits sur une appli. 😏 Alors qu'avec la police française et la "bien-pensance" autoritaire et anti-démocratique à laquelle elle obéit, j'ai nettement moins de marge.


      • Tu parles d'Odysee, la plateforme qui a récupéré le docu "Hold up" après Vimeo ?
        Le film qui pose de bonnes questions mais y apporte de mauvaises réponses... dans le sens où elles sont contradictoires et très peu étayées d'arguments vérifiés et solides. Et je ne parlerai pas du réalisateur et de ses antécédents abracadabrantesques comme disait Chirac.


      • Oui je parle de cette plateforme 👍 Pour ma part j'ai beaucoup aimé le documentaire 😁 Quant aux réponses qu'il apporte, il suffit d'attendre pour savoir s'il dit vrai. Mais lorsque j'observe l'évolution de notre monde, je me dis qu'il n'a pas forcément tort, l'avenir nous le dira. 😉 Enfin, le documentaire émet des hypothèses, chacun est libre d'y croire ou non, il ne force personne.

        "Toute vérité passe par trois étapes , d'abord elle est ridiculisée , ensuite elle est violemment combattue et enfin elle est acceptée comme une évidence."
        Arthur Schopenhauer


      • En clair, le virus existe ou n'existe pas ?
        Puisque les deux réponses sont apportées dans le docu...

        Là où je peux te suivre c'est de ne surtout pas se moquer de ceux qui ont une opinion ou un avis différent car je pense que toute "vérité scientifique" doit impérativement
        pouvoir être remise en cause...mais TOUT autant toute "vérité" alternative sinon on reste dans le dogme, là où aucune discussion n'est réellement possible.
        Je préfère avoir un jugement réservé par manque de preuves robustes ou suffisantes qu'un engagement incertain. Le cas que l'on discute est vraiment idéal pour cela.
        Je dis cela car j'ai plus d'une connaissance qui ne sont pas d'accord avec moi mais qui, en même temps, n'entendent pas les nombreuses paroles de DR (appelons le comme cela...) qui se sont vite révélées des erreurs manifestes.


  • Luna depuis 2 mois Lien du commentaire

    Je n'ai eu aucune expériences positives avec Skype, Zoom, Meet ou autres messageries vidéo, je préfère parler avec mes enfants aux téléphones et ils préfèrent aussi ne pas me retrouver dans leur réseaux où leur famille " d'amis" n'ont pas de parents à afficher, ça doit avoir un nom en sociologie... L'individualisme, le rejet de ses origines et le déni de ses responsabilités.
    En vérité les vieilles mères sont seules pendant le confinement à faire leurs courses, comme elles ont été seules à élever leurs enfants, cruel retour de bâton où l'on est seule tout le temps.


    • Antoine Engels
      • Admin
      • Staff
      depuis 2 mois Lien du commentaire

      C'est pas positif mais je trouve ce retour vachement intéressant, même touchant. Je ne peux pas vraiment comprendre l'impact de ce rejet puisque je suis à des années lumières d'avoir des gosses. Mais je me retrouve dans le fait de se distancier de ses parents et de créer des bulles de communication assez hermétiques, en dehors du cercle familial. Merci pour le partage en tout cas.


    • Pour ma part, j'échange régulièrement avec mon père qui vit en Thaïlande et les communications vidéo via Skype ou WhatsAppp sont parfaites, super images, très bon son, pas de coupures. Sans cela, comment ferais-je ? Je trouve que ces outils sont juste géniaux.

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