Lorsqu’on vous parle de création de nouvelles villes, vous pensez certainement à une planification minutieuse, des infrastructures durables et un consensus social. L’idée d’une « Freedom City », une notion qui est apparue récemment en parlant du Groenland, est l’exact contraire de tout cela. Il ne s’agit pas d’une contribution au bien commun, mais de la création d’une zone spéciale sans régulation. Il s’agit d’un terrain d’expérimentation pour le capital et la technologie, libéré des entraves que nous appelons communément démocratie, droit et sphère publique.
L’idéologie sous-jacente : plus qu’une simple ville
Cette idée n’est toutefois pas une initiative gouvernementale. Elle provient des groupes de réflexion appartenant à la sphère de la technologie et de l’investissement. Ces groupes reçoivent des capitaux de fonds et bénéficient du soutien de grands noms de la technologie comme Marc Andreessen et Peter Thiel, sous l’impulsion de groupes comme Praxis. Praxis est dirigé par Dryden Brown, qui décrit le Groenland comme « l’une des dernières frontières de la Terre » et promeut le concept de « network states ».
Derrière ce concept se cache le fantasme des utopies libertaires et des partages de la clique des milliardaires de la tech. On parle ici de communautés qui naissent en ligne, achètent des territoires grâce au financement participatif et créent des enclaves exemptes d’impôts, gouvernées par un « roi-PDG » à la tête de « citoyens-actionnaires ». Mais pourquoi le Groenland glacial et peu peuplé devrait-il devenir le théâtre de cette vision radicale ?
Le Groenland comme surface de projection : un terrain d’essai parfait
La réponse la plus évidente à cette question est très simple : les matières premières. Mais ce n’est qu’une version courte de la véritable réponse. Certes, le Groenland dispose effectivement d’importants gisements de terres rares, mais la réalité est plus compliquée : l’extraction est coûteuse, logistiquement complexe et politiquement délicate. Il faut garder en tête que la banquise du Groenland a par endroits une épaisseur de plusieurs kilomètres ! Nombre de projets ambitieux ont également été bloqués par la passé par l’opposition locale. Les raisons ? Des craintes de risques environnementaux, comme une pollution radioactive due à l’extraction d’uranium. Le gouvernement du Groenland a par ailleurs interdit dès 2021 toute nouvelle exploration pétrolière et gazière pour des raisons climatiques. En bref, difficile d’y voir un moyen de faire des profits rapidement.

Alors oui : pour ces visionnaires, le Groenland est bien plus qu’une mine dans laquelle prospecter. C’est une surface de projection, et le laboratoire parfait pour le « Network State » tant désiré. Le Groenland semble parfait pour cette vision : en effet, il s’agit d’un territoire immense, presque vide, avec un statut complexe en terme d’autonomie. Le pays se trouve en quelque sorte à cheval entre l’autogestion et la souveraineté danoise. Aux yeux des investisseurs de la technologie, ce lieu est malléable, négociable et ne fera pas trop de difficultés. C’est un arrière-plan politique idéale pour construire un nouveau modèle de société sans héritage démocratique encombrant. Cette perception de malléabilité appelle presque inévitablement une figure politique prête à ignorer les règles établies.
Trump jette de l’huile sur le feu : comment l’idée devient socialement acceptable
Il faut d’abord noter que Donald Trump n’est pas l’architecte de ces plans. Mais il est leur outil politique décisif. Avec son ignorance typique des règles diplomatiques, il verse un torrent d’huile sur un feu que d’autres ont allumé depuis longtemps. Mais le problème va au-delà de ça : il fournit le pouvoir étatique pour mettre en pratique un fantasme libertaire. Il suffit de regarder la nomination par Trump de Ken Howery au poste d’ambassadeur des États-Unis au Danemark. Ken Kowery est un investisseur en capital-risque et est le cofondateur de PayPal aux côtés de Peter Thiel. L’administration Trump l’a chargé de mener les négociations de reprise du Groenland. Praxis avait d’ailleurs publié un message assez sec sur les réseaux sociaux : « According to plan ».
Sous le couvert du besoin de sécurité nationale, les intérêts économiques privés des oligarchies qui le soutiennent sont ainsi déclarés comme des nécessités stratégiques. Et ce sont ces mêmes personnages qui financent à la fois les Network States utopiques et qui investissent dans les entreprises minières. Ces individus profiteraient directement d’une prise de contrôle par les États-Unis. Qu’il s’agisse de KoBold Metals, soutenue par Jeff Bezos et Mark Zuckerberg, ou de Critical Metals Corp, derrière laquelle se trouve le ministre du commerce de Trump, Howard Lutnick, ils forment tous un circuit fermé d’avidité, de pouvoir et d’influence politique. La raison d’État ? Leurs intérêts privés et rien d’autre !
Quand la société devient une gêne
Le Projet Groenland n’est pas un cas isolé. Il est le symptôme d’un changement de paradigme inquiétant au sein de l’élite technologique. Depuis des années, nous observons un exode des milliardaires des centres d’innovation comme la Californie vers des régions plus intéressantes d’un point de vue fiscal et réglementaire. Ils fuient parce qu’ils veulent protéger leurs montagnes d’argent. Parce qu’ils s’estiment oppressés par les lois et peut-être aussi parce qu’ils ne veulent pas être gênés par la plèbe ordinaire. Parallèlement, nous voyons apparaître des fantasmes de bunkers privés, ou encore de villes privées entières. Il est difficile d’ignorer le point commun général : le retrait de la société.
Derrière cela se cache une conviction profonde qui, à mon avis, révèle une idée centrale : la société est de plus en plus considérée comme un facteur de perturbation, la réglementation comme un obstacle, le public comme un risque. Dans cette logique, le concept de liberté est radicalement redéfini. Il ne s’agit plus de la liberté pour le plus grand nombre dans un cadre démocratique, mais de l’affranchissement absolu des règles pour un petit nombre. Or, la dérégulation n’est jamais neutre. Elle déplace le pouvoir presque invariablement en faveur de ceux qui ont déjà les meilleures cartes en main. Nous autres ne sommes que des marionnettes dans ce jeu. Rien de plus que du bétail dont l’utilité est d’élire et de consommer.
Conclusion : la « Freedom City » est un symptôme plutôt qu’un modèle d’avenir
La « Freedom City » n’est pas un modèle d’avenir souhaitable. Elle est la petite bâtarde difforme que l’on obtiendrait de l’union de Tortuga de Pirates des Caraïbes avec la Silicon Valley et en y ajoutant une bonne grosse dose de narcissisme. L’équivalent de Rapture de la série Bioshock, somme toute. C’est le symptôme alarmant d’une alliance contre nature entre les utopies technologiques libertaires, les jeux de pouvoir géopolitiques impitoyables et une pensée élitiste qui ne cesse de vouloir s’extraire de la communauté de solidarité démocratique. Dans ce contexte, le Groenland est moins un objectif concret que le symbole d’une façon de voir le monde qui a pour but de remplacer les processus de négociation démocratiques par des espaces privés et contrôlés.
La véritable question n’est donc pas de savoir si ces villes seront un jour construites. Mais plutôt de savoir dans quelle mesure cette pensée s’est matérialisée au sein de la politique, et ce bien avant que la première pierre de ce chantier ne soit posée. En apparence, nous parlons de sécurité et de matières premières lorsque la discussion se tourne vers le Groenland. Mais il serait sage de garder en tête ces plans élitistes qui mûrissent depuis si longtemps dans l’esprit de ces milliardaires.
Que pensez-vous de ces plans ? Y voyez-vous une opportunité ou un danger ? N’hésitez pas à partager votre opinion dans les commentaires !