C’est fait, Donald Trump n’est plus le président des États-Unis, le démocrate Joe Biden prend ses fonctions. Mais Donald Trump laisse derrière lui un bilan que NextPit n’a pas vocation ni compétence à juger ni à décrypter si ce n’est pour les profonds bouleversements que son administration aura créé dans l’univers de la tech.

Certes, on peut s’attendre à ce que l’ère Biden soit celle de l’apaisement dans son approche de l’industrie de la tech, dont elle a très laconiquement dessiné les contours pendant le CES 2021 (oui, le gouvernement Biden avait sa propre keynote au CES). Mais l’ombre de Donald Trump risque de continuer à planer au dessus de la technosphère et particulièrement sur les réseaux sociaux. 

Et c’est justement le rôle que se sont arrogées des plateformes comme Twitter, Facebook ou Youtube dans le débat public, malgré elles ou non, en réaction à Trump ou non, qui nous intéresse ici. Plus particulièrement, c’est de l’influence et du contrôle, à la fois trop limités pour être efficaces et trop arbitraires pour être légitimes, de cesdites plateformes sur notre sacro-sainte liberté d’expression qu’il est question dans cet article. 

Les États tourmentés d’Amérique et l’état tourmenté de la liberté d’expression

Il faut sans aucun doute reconnaître que, malheureusement, ce n’est pas un problème interne aux États-Unis que les gens ne peuvent plus s’entendre sur une même réalité. Sous l’égide de Trump, la notion de « faits alternatifs » a été inaugurée, mais le phénomène réel lié à nos bulles de filtres et de biais cognitifs existaient également bien avant Trump et la création des réseaux sociaux. 

En parlant de réalités alternatives, on peut citer par exemple Parler. Il n’y a rien de nouveau à dire sur le service, qui est actuellement fermé, et vous savez tous vous-mêmes maintenant qu’il n’est techniquement pas très différent de Twitter. La différence est l’absence de modération, ou le manque de modération pour certains. Pour les personnes qui l’utilisent, c’est une condition préalable à une libre expression. 

Il peut être tout à fait légitime, surtout dans un pays comme les US, de brandir la liberté d’expression comme un principe absolu dont la moindre entrave constitue une ingérence d’une police de la pensée, qu’elle soit étatique ou corporatiste. Mais force est de constater que souvent, cette liberté d’expression sert de « bouclier magique » à ses fervant défenseurs pour se protéger de toute contradiction de leurs opinions et/ou croyances. 

« J’ai le droit de dire ce que je veux ou ce que je pense. » Pourquoi pas. « Mais j’ai le droit de dire ce que je veux et personne n’a le droit de me contredire ou de débattre mes idées. » C’est déjà beaucoup plus problématique. La liberté d’expression des uns ne peut pas constituer une interdiction aux autres. 

Nous en arrivons donc au cœur du problème. Parce que les gens n’étaient pas sur Parler parce qu’ils pensent être de mauvaises personnes et ont besoin de se cacher quelque part avec leurs mauvaises pensées. Ils sont beaucoup plus d’avis que les gens ne sont tout simplement plus autorisés à dire ce qu’ils veulent sur Twitter et Facebook et en général.

Les gens protestent dans les rues et sur le net, insistant sur le fait que leurs droits fondamentaux sont trop restreints, qu’ils sont dans une dictature d’opinion et qu’il leur est interdit depuis longtemps de dire ce qu’ils veulent dire. La motivation de base n’est donc pas forcément de pouvoir « mal s’exprimer » mais plutôt de pouvoir s’exprimer tout court et sans restrictions.

D’une part, cela explique la popularité des plateformes non modérées comme Parler ou Telegram, mais d’autre part, cela montre aussi le dilemme des services mainstream comme Twitter. Si la modération doit avoir lieu, quel est le degré de modération autorisé, qu’est-ce qui est protégé par la liberté d’expression et qu’est-ce qui ne l’est pas? 

Une mauvaise modération vaut-elle mieux que pas de modération du tout? 

Mon collègue Antoine m’a partagé une réflexion intéressante sur le sujet. Une modération, même imparfaite, est-elle préférable à l’absence totale de modération? Parler a construit son succès sur son absence de modération, considérée comme plus « respectueuse » de la liberté d’expression et des opinions non traditionnelles/non libérales.

Twitter a finalement agi sur les contenus qu’il considère comme « mauvais » en les modérant activement, en bannissant des utilisateurs, en censurant les tweets ou en les recontextualisant. Mais il est clair que la position de Twitter sur la modération est loin d’être parfaite. Elle est même contradictoire avec ce qu’ils ont fait dans le passé, notamment avec les tweets de Trump.

Selon Antoine, « bien sûr que non une mauvaise modération n’est pas préférable. La modération doit être efficace. »
Pour qu’elle soit efficace, mon confrère considère que Twitter doit avoir un ensemble de règles claires et mettre à jour ses conditions d’utilisation. Les utilisateurs doivent savoir ce qui peut leur être interdit ou non. Ils ont besoin d’un système qui adapte la sévérité d’une sanction à la gravité de l’acte. Et surtout, ils doivent bannir les personnes de toutes parts du spectre politique et d’opinion.

Maintenant que Trump a été banni, cela a créé un précédent. Si quelqu’un d’autre fait quelque chose d’aussi grave voire plus grave, les gens voudront qu’il soit également interdit. Ou alors, c’est une porte ouverte à l’injustice. Tout comme la modération de Twitch, la cohérence va être le plus grand défi pour Twitter maintenant.

Afin de ne pas être perçu comme une plateforme biaisée, ils doivent être cohérents dans leur modération et l’appliquer à tous, quel que soit leur alignement politique. Donc, pour répondre à la question, une mauvaise modération ne vaut pas mieux que pas de modération, martèle Antoine. Mais l’absence de modération n’est pas non plus une solution. Les plateformes doivent prendre leurs responsabilités. Mais si elles décident de le faire et de modérer activement, il doit s’agir d’un outil « neutre » et les règles doivent être les mêmes pour tout le monde

Personnellement, et malgré toutes les critiques qu’on peut faire aux réseaux sociaux, un service présentant des faiblesses en matière de modération est toujours préférable à une alternative totalement non modérée à mon avis. La seule question qui se pose maintenant est de savoir comment Twitter va faire en sorte que la modération soit plus significative à l’avenir.

Twitter et Facebook se partagent la responsabilité

Par le passé, il y a toujours eu des opinions dissidentes qu’elles soient légitimes ou non. Mais ces déclarations étaient entendues le soir au pub autour d’une bière, dans le cercle de la famille ou peut-être à la cantine entre collègues. Normalement, on est rapidement isolé avec un point de vue extrémiste ou une thèse grossière.

Aujourd’hui, cependant, il n’y a aucune idée pour laquelle vous ne pouvez pas trouver facilement un groupe de personnes en ligne qui partagent votre vision. Malheureusement, il existe un grand nombre de plateformes sur Internet où des personnes peuvent se renforcer mutuellement dans leurs actions et leurs pensées. Peu importe que l’on s’associe activement à d’autres ou que l’on ne soit qu’un lecteur silencieux et que l’on se radicalise ensuite de son propre chef.

Mais ce phénomène touche évidemment les plateformes mainstream. Ce qui est d’autant plus dangereux lorsque des déclarations douteuses sont autorisées sur Facebook et Twitter, touchent des millions de personnes à partir de là et, dans le pire des cas, les poussent à convertir leurs paroles en actes. Rien que sur les plateformes de Facebook (Facebook, Instagram, WhatsApp), plus de 2,7 milliards de personnes sont inscrites, soit plus d’un tiers de la population mondiale.

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Facebook n’a pas su prendre une position claire dès le départ et veiller à ce que certaines limites ne soient pas franchies. Les règles de la communauté Facebook fixent ostensiblement les limites de ce qui est permis, mais nous avons tous vu ce qui aurait dû être des messages irréprochables supprimés et leurs utilisateurs temporairement bannis, alors qu’en même temps, les insultes racistes et sexistes étaient tolérées, tout comme les menaces de crime, la banalisation de l’Holocoaust et d’autres obscénités similaires.

Le jeune étudiant Zuckerberg, qui était heureux que quelques milliers de personnes utilisent son réseau, n’a peut-être pas réfléchi à l’époque aux règles à respecter sur la plateforme. Il réfléchissait davantage à la façon de faire croître la plateforme plus rapidement et de tenir la concurrence à distance.

Twitter est-il plus puissant que l’homme le plus puissant du monde?

En termes de nombre d’utilisateurs, Twitter est nettement plus petit que Facebook, mais son impact médiatique reste bien plus important. Twitter, qui lui offrait le contact direct avec ses fans, était l’arme la plus puissante de Trump et a contribué à faire avancer un programme où un ensemble de faits n’était tout simplement plus pertinent.

Il faut reprocher à Twitter d’avoir laissé cela, comme Facebook, durer bien trop longtemps. Ce n’est qu’il y a quelques mois qu’ils ont commencé à étiqueter leurs tweets avec des avertissements et des informations supplémentaires, et ce n’est qu’après les événements au Capitole qu’ils ont initialement suspendu le compte de Donald Trump pendant 12 heures avant de le supprimer finalement.

Tout comme Facebook, nous devons condamner Twitter parce qu’il tolèrait les sorties Trump depuis trop longtemps. Le président s’est assuré à lui seul que l’application soit toujours dans l’actualité chaque jour pendant les quatre ans de son mandat.

Il faut donc reprocher à Twitter d’avoir été trop tolérant avec Trump, en particulier lorsqu’il postait quelque chose dont ils n’auraient laissé personne d’autre s’en tirer sans conséquences. Mais pire encore, Twitter a créé un précédent par ses actions, qui ont été davantage motivées par les événements au Capitole que par les derniers tweets de Trump: C’est un modèle involontaire auquel il faudra se mesurer à l’avenir, et cela soulève également des questions sur le pouvoir de Twitter.

Quel pouvoir une plateforme comme Twitter ou une personne comme son PDG, Jack Dorsey, sont-ils autorisés à avoir? Si le président américain est généralement toujours considéré comme l’homme le plus puissant du monde, l’homme ou la société qui le fait taire n’ont-ils pas la prétention d’être encore plus puissants d’une certaine manière?

Jack Dorsey lui-même s’est exprimé sur cette question et l’a critiquée de la même manière. Dans un fil de discussion sur Twitter, il a défendu la décision de bannir Trump comme un choix nécessaire tout en concédant qu’il s’agissait d’un échec pour sa plateforme à promouvoir un débat sain.

Une décision de Twitter qui « paraît arbitraire » et donc difficile à faire accepter

J’ai pu m’entretenir à ce sujet avec Dennis Horn, journaliste et expert numérique pour le média allemand WRD. Selon lui, « il était juste que Twitter supprime le compte de Donald Trump. Du point de vue de la plateforme, c’est parce que Trump a violé ses conditions d’utilisation pendant des années. Et d’un point de vue social, c’était la bonne chose à faire parce que nous en voyons déjà les conséquences positives. »

« La vague de désinformation sur Twitter s’est atténuée, et là où il n’y a plus de tweets de Trump, ils ne peuvent pas être amplifiés par les médias qui ont commentaient chacun de ces tweets », note d’ailleurs mon confrère.

Le cabinet d’analyse Zignal Labs a d’ailleurs tenté de quantifier cette baisse de la désinformation en l’estimant à 73%, en invoquant que le nombre de mentions assimilées à des fake news évoquant une fraude électorale a chuté de 2,5 millions à seulement 688.000 en quelques jours sur les principales plateformes.

Pour autant, Dennis Horn considère qu’il n’est pas normal que Twitter ait pris cette décision seul. « Une telle approche paraît arbitraire, et elle garantit également qu’une partie de la société n’accepte pas ladite décision. » Mais selon mon confrère, la puissance de Twitter reste malgré tout toute relative.

« Donald Trump continue à disposer des voies de communication traditionnelles. Il peut donner des conférences de presse, la Maison Blanche a un site internet, il y a des canaux qu’il peut utiliser et qui sont remarqués par ses partisants. En même temps, bien sûr, il est vrai qu’ici, de façon un peu pointue, un seul super riche de la Silicon Valley décide d’un espace de débat qui est devenu très pertinent pour nos sociétés. C’est un pouvoir qui ne devrait pas être entre les mains des individus, mais qui devrait être légitimé démocratiquement. »

Et de poursuivre qu’il serait « approprié de retirer aux plateformes une partie de leur pouvoir à ce stade. Mais je ne pense pas que les gouvernements devraient avoir leur mot à dire. Les gouvernements devraient créer un cadre pour la réglementation des plateformes, où les règles de modération du contenu pourraient être fixées à la fois sans mainmise des entreprises ni de l’État. Par exemple, une proposition de solution serait de créer un conseil composé de divers groupes sociaux pour assumer ce rôle. »

Le problème DES libertéS d’expression

J’ai maintenant largement critiqué et condamné Twitter et Facebook pour leurs nombreuses transgressions au cours des dernières années, mais j’ai l’impression que je dois maintenant prendre un peu leur parti aussi.

Il n’y a pas d’interprétation unique de la liberté d’expression, ce qui rend difficile pour les entreprises mondiales comme celles mentionnées ci-dessus de la mettre en œuvre correctement dans chaque cas. Aux États-Unis, en particulier, la liberté d’opinion et d’expression passe avant tout, ce qui entraîne le passage de beaucoup de choses que nous, chez NextPit en Allemagne, et vous en France, avons du mal à comprendre.

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En Allemagne comme en France, nous considérons que la liberté d’expression est également une valeur très élevée, c’est pourquoi elle est ancrée de manière très importante dans nos Consitutions. Mais on y trouve aussi des limites légales avec les délits de diffamation, d’injure ou d’incitation à la haine, par exemple.

En gros, nous pouvons dire n’importe quoi ici, tant que nous ne violons pas d’autres droits dans le cadre de la liberté d’expression. Donc si vous êtes d’avis « qu’ILS ne peuvent pas tous venir en Allemagne parce que nous ne pouvons pas tous les accueillir », c’est votre opinion et elle est limitée par la liberté d’expression.

C’est pourquoi Twitter et Facebook sont dans un pétrin et un dilemme presque sans fin. Ce qui est acceptable aux États-Unis ne l’est pas, et ne doit pas nécessairement l’être en Europe. 

Alors, qu’est-ce qu’on fait maintenant?

Vous avez lu un très long texte sur ce sujet sensible, du moins presque jusqu’à la fin, ce qui me donne de l’espoir. Car cela ne dépendra certainement pas uniquement des entreprises technologiques et leurs algorithmes. Cette question est l’affaire de tous.

Les politiciens doivent de toute urgence créer un cadre qui définisse des lignes directrices claires à suivre par les entreprises tech. Les entreprises, à leur tour, doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour sanctionner les fautes à un stade précoce et pas seulement lorsque la faute est déjà commise. Il est impératif que les plateformes soient régulées et, en cas de doute, qu’elles répondent devant les tribunaux.

Enfin, il nous appartient à tous de nous comporter sur ces plateformes comme nous le ferions si nous étions assis ensemble à la même table. Écouter, comprendre, entendre des arguments, s’abstenir d’insultes. En outre, nous devons tous acquérir un certain niveau d’éducation aux médias et nous assurer que nous soutenons ceux qui ne peuvent pas le faire seuls.

Franchement, c’est un exercice d’équilibre que j’ai du mal à imaginer que les dirigeants, les tribunaux, les entreprises et les utilisateurs puissent réaliser en ce moment, mais j’espère qu’un peu d’espoir sera permis en ces temps sombres.


Cet article a été traduit de l’allemand puis adapté éditorialement par Florian Philon. La version originale écrite par Carsten Drees a été intialement publiée sur NextPit.de le 20 Janvier 2021.