Covid-19 : Les dérives d'une application de contact tracing obligatoire en Inde

Covid-19 : Les dérives d'une application de contact tracing obligatoire en Inde

Les débats sur les applications COVID ont été nombreux dans le monde occidental. Nous avons nous-mêmes couvert l'évolution de cette application en France et mis en lumière les problèmes liés au contact tracing. Maintenant, toutes les sociétés n'ont bien évidemment pas le même rapport aux libertés individuelles ni les mêmes systèmes de classification des individus. Qu'en est-il de l'Inde ? Quels sont les conséquences de l'application COVID dans la plus grande démocratie du monde qui compte 1 326 093 247 habitants ? Petit tour par une situation qui va bien au-delà des controverses technologiques ou de l'usage des applications COVID pour smartphones.

Pour aller plus loin :

Pourquoi le cas de l'Inde devrait-il nous intéresser ? 

Le succès de l'application COVID-19 en Inde aurait de quoi faire sauter de joie le secrétaire d'État chargé du numérique, Cédric O. En seulement deux mois, le dispositif compte près de 100 millions d'utilisateurs. Le Premier ministre Narendra Modi a même exhorté publiquement chacun des 1,3 milliards de citoyens indiens à la télécharger. Selon Arnab Kumar qui dirige le développement du service pour le gouvernement indien, l'Inde peut dire fièrement qu'elle a battu "Pokémon Go"...

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Pokemon Go cité par le responsable de l'application COVID-19 en Inde / © NextPit

Dans les faits, l'Inde est actuellement la seule nation démocratique au monde qui rend son application de recherche de coronavirus obligatoire pour des millions de personnes même si la politique officielle insiste fièrement sur le caractère volontaire du téléchargement. Que se cache donc derrière cette méthode de contact tracing à grande échelle ?  

Tout d'abord, l'application indienne est une entreprise massive "tout-en-un" qui dépasse de loin ce que la plupart des autres pays sont en train de construire. Elle permet de suivre les contacts Bluetooth et leur localisation. Elle donne également à chaque utilisateur un badge à code couleur indiquant le risque d'infection. Par ailleurs, Aarogya Setu (qui signifie "un pont vers la santé" en hindi) offre un accès à la télémédecine, à une cyber-pharmacie et à des services de diagnostic.

Ensuite, l'Inde n'a pas de loi nationale sur la protection des données. Il n'existe pas d'organisme régulateur ni de conception solide et transparente limitant l'accès ou l'utilisation des données informatiques. Cela explique pourquoi cette application COVID-19 est sur la liste blanche de toutes les entreprises indiennes de télécommunications, ce qui fait que son utilisation n'entre pas en ligne de compte dans les limites des données mobiles.

Le cas indien présente donc tous les ingrédients d'une situation où la technologie dévoile les limites des libertés individuelles dans une démocratie en temps de crise et des différentes manières de faire face à une grave sanitaire mondiale.

La spécificité du cas indien 

La majorité des critiques visant l'app COVID-19 insiste sur son manque total de transparence. Celles-ci ont mis en lumière le peu d'informations publiques concernant la politique de confidentialité et les conditions de service de l'application. Les développeurs sont aussi restés muets devant les demandes d'informations provenant de la société civile bien que Arnab Kumar ait publiquement pris la parole pour indiquer que les données seraient supprimées après au maximum, 60 jours pour les personnes malades et 30 jours pour les personnes en bonne santé.

Mais le problème semble être plus profond et révèle les spécificités sociales d'un pays qui, rappelons-le, institutionnalise l’inégalité par le système des castes et la religion malgré la démocratie représentative. Que des gens soient menacés ou renvoyés de leur travail pour cause d'utilisation ou de non utilisation du COVID-19 n'est pas en soi  si surprenant en Inde. Pour rappel, les tensions ethniques, religieuses et entre castes font partie de l'histoire de l'Inde depuis son indépendance acquise le 15 août 1947. Les marqueurs sociaux de naissance ont toujours été utilisés pour discriminer dans l'accès à emploi ou même dans la distribution d'emplacements dans les bidonvilles. Les discriminations liées à l'app Aarogya Setu ne sont de ce fait qu'une modernisation d'un problème social enraciné de longue date.

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Jeu vidéo sur une pandémie / © NextPit

Les risques d'un cyber-État policier, dont l'app Aarogya Setu ne serait qu'un petit aperçu, sont de ce fait latents tant la culture de la discrimination est forte dans le pays. Mais la nouveauté ici réside dans le fait que cette discrimination nouvelle est la fille du développement économique. Je m'explique. Les énormes progrès technologiques du pays et le dynamisme de son secteur informatiques expliquent en réalité les succès de l'application COVID-19. Des millions d'Indiens possèdent en effet un smartphone et les progrès économiques de ces dernières années se sont traduits par une augmentation de la consommation de biens technologiques tels que les smartphones (ceci est une constante dans le pays du Sud) ou les ordinateurs.

Ce succès est donc plus que préoccupant dans la mesure où le développement économique pourrait être le principal allié de l'État dans la mise en place d'un système de type cyber-policier. Le smartphone est déjà en effet un bien de consommation de masse dans le pays, sinon comment expliquer le succès des modèles bas de gamme ou de moyenne gamme qui se vendent extrêmement même si l'Indice de Développement Humain (IDH) indien reste plus que moyen (0,6403; 130ème rang au niveau mondial). Par ailleurs, le smartphone joue un rôle social différent qu'en Occident. Il est l'outil quotidien qui raccroche des millions de personnes à la société, alors même que les services publics sont inexistants et l'économie est profondément informelle. 

Le cauchemar tech ou les dérives d'un État cyber-policier

L'Inde est un immense marché pour l'industrie de la téléphonie, à quoi s'ajoute les millions de membres de différents réseaux sociaux dont WhatsApp qui compte énormément d'utilisateurs. La connectivité progresse dans le pays tout comme elle renforce les liens communautaires. Mais cette massification du web n'en cache pas moins une face sombre qui est déjà à l'oeuvre. L'une des mesures pour faire face aux manifestations de la communauté musulmane (20 % de la population) contre des mesures discriminatoires à son encontre fut par exemple de couper la connexion à internet. Cette coupure permit alors de masquer la répression et d'empêcher toute médiatisation du mouvement. Cette coupure a d'ailleurs été reproduite plus d'une dizaine de fois, parfois de manière très sectorisée.  

carte religions
Religions Inde / © Hérodote.net

Cet exemple parmi tant d'autres souligne la dangerosité d'une application de masse dans des pays si fragmentés socialement et religieusement. La crainte qu'Aarogya Setu ne soit que la première étape d'un phénomène de grande ampleur est de ce fait légitime.  Que l'État consulte et conserve des données médicales est une chose. Que celui-ci puisse faire de même dans un pays pluri-religieux en est une autre. Les conséquences seraient évidemment potentiellement bien plus dangereuses (notamment le suivi par bluetooth) dans des pays où la répartition géographique, y compris dans les bidonvilles, se fait sur critères religieux. 

Les risques sont là pour l'Inde. Le pays est né d'une partition sanglante entre l'Inde et le Pakistan qui s'est traduite par des millions de morts et des déplacements de population. Les blessures de cet épisode sont loin d'être fermées comme l'atteste le cas du Cachemire et le regain d'un nationalisme hindou rejetant les minorités religieuses. La mise en place d'un cyber-État policier ferait certainement glisser la plus grande démocratie du monde dans un régime autoritaire.

Source : technologyreview

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2 Commentaires

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  • Luna depuis 4 mois Lien du commentaire

    Parlons des dérives de bannières sur Telegram, on va vraiment devoir supporter ces deux bannière publicitaires en plus pour rejoindre ce groupe en particulier et qu'est qu'il a de plus que les autres pour sortir de son cadre " Suivez nous " , on peut parler de vos projets !!


  • Le gouvernement macronavirus trouvera bien un autre moyen tôt ou tard pour faire installer cette application